Blocus lycéens : un vieux mot, mais une contagion toute neuve

Un geste ancien, une ampleur inédite

Le blocus n’est pas une invention de 2026. En mai 2021, des appels au blocus circulaient déjà dans les lycées français, et en septembre 2025 des élèves bloquaient encore leur établissement à Paris. Le mot est même installé dans d’autres usages : en Belgique, il désigne aussi la période de révision avant les examens.

Ce qui est nouveau, c’est ce qui s’est passé à partir de la fin septembre. Une mobilisation démarre à Mayotte fin août, puis gagne la métropole le 18 septembre, au lycée Saint-Exupéry de Créteil. Les lycéens y dénoncent le manque d’adultes dans leurs établissements : surveillants, infirmières, assistants sociaux, professeurs. En quelques jours, des centaines de lycées sont touchés. Les vidéos de grilles barrées, de cortèges, puis d’affrontements circulent sur TikTok et Snapchat. Ce qui était un geste local devient un modèle que l’on copie.

La contagion commence avant le 15 octobre. La Belgique francophone s’embrase dès le 1er octobre, autour de coupes budgétaires dans l’éducation. À Liège, des élèves bloquent leur école et scandent des slogans contre leur ministre de l’Éducation. Les autorités belges disent même craindre l’importation de modes d’action violents observés en France. En Allemagne, des élèves bloquent des lycées à Berlin et Hambourg à partir du 11 octobre. Mais c’est après le 15 que le phénomène change d’échelle.

Italie : « Faisons comme en France »

Le 16 octobre, plusieurs milliers de lycéens et d’étudiants défilent à Rome, Milan, Turin, Bologne. Sur des pancartes, on lit « Facciamo come in Francia ». Une dizaine de lycées sont occupés à Turin. Les revendications ressemblent à celles des Français : plus d’enseignants, des écoles en meilleur état. Le lendemain, la mobilisation devient celle de la vie chère. Des rassemblements basculent dans la violence, surtout à Milan, où les émeutes reprennent le dimanche. Le week-end suivant, le gouvernement Meloni déploie des forces massives. Les rassemblements du 24 octobre sont modestes et en grande partie pacifiques, mais la police a procédé à neuf arrestations et à 371 détentions brèves.

En passant d’un pays à l’autre, le mouvement quitte l’école pour la rue.

Espagne : un mot emprunté, un autre usage

C’est en Espagne que la métamorphose est la plus troublante. Les Espagnols empruntent le mot français tel quel. Autour du 18 et du 19 octobre, de nouveaux comptes TikTok apparaissent ou changent de nom pour s’appeler « Blocus », avec des noms de villes : Madrid, Barcelone, Valence, Alicante, Bilbao. Une enquête du média Newtral en repère une vingtaine, dont certains publient jusqu’à 59 vidéos en 48 heures. Deux groupes WhatsApp d’environ 700 membres chacun, l’un à Barcelone, l’autre à Madrid, complètent le dispositif.

Le samedi 24 octobre, l’appel de Barcelone, présenté comme une mobilisation pour l’enseignement secondaire, tourne à la nuit de pillages. Selon la police catalane, environ 130 personnes sont interpellées, dont plus de 70 mineurs. À Madrid, l’appel du même jour tombe à plat. Les enquêteurs pensent que le rassemblement avait pour but de piller des commerces. Des vitrines brisées, des magasins d’électronique et de chaussures visés : on est très loin d’une cantine ou d’une salle de classe.

Les autorités espagnoles restent prudentes sur un point. L’existence d’un mouvement national unifié, a fortiori dirigé depuis la France, n’est pas établie. Un compte « Blocus » n’est pas une organisation. Aujourd’hui encore, 31 octobre, jour d’Halloween, de nouveaux appels circulent, notamment à Madrid, et plusieurs commerçants ont protégé leurs vitrines.

Et au Québec ?

Le lien est plus ténu, mais il existe. Le 17 octobre, quelques dizaines de personnes se rassemblent à Montréal pour exprimer leur solidarité avec les étudiants en France. C’est un rassemblement de soutien, pas un blocus.

Mais le vendredi précédent, le 16 octobre, deux écoles secondaires québécoises vivent des épisodes qui sont présentés comme inspirés du modèle français.

À Saint-Jérôme, dans les Laurentides, la polyvalente connaît pendant le dîner des mouvements de foule et du vandalisme. La police a évoqué jusqu’à 2000 élèves possiblement impliqués. L’école ferme le lundi, 78 élèves sont suspendus, et huit agents de sécurité sont déployés. Sur l’origine, la prudence est de mise : la direction décrit un mélange, certains solidaires de la France, d’autres surtout soucieux de retrouver leur cellulaire en classe. Le directeur du centre de services scolaire juge difficile d’établir un lien direct, et pense que la chose a été plus instantanée.

À Québec, à l’école secondaire La Camaradière, des dizaines d’adolescents tentent de perturber le retour en classe après le dîner. L’appel avait été lancé sur TikTok. Des élèves auraient été bousculés, et une jeune fille blessée à la tête. Beaucoup de participants ne savaient pas pourquoi ils étaient là. Les organisateurs réclamaient des repas moins chers, des infrastructures en meilleur état et le droit d’utiliser leur téléphone. Sept élèves sont suspendus. Une nouvelle tentative était annoncée pour le 23 octobre, et le centre de services scolaire promettait une surveillance renforcée. Je n’ai pas trouvé de compte rendu de cette journée.

Dans la région de Laval, le centre de services scolaire surveille depuis le début octobre des appels à un « Blocus au Québec ».

Ce que ces histoires ont en commun

On pourrait croire à une vague unique. C’est plus subtil. Dans chaque pays, les jeunes empruntent un geste, une esthétique, une date, mais y versent leurs propres colères : les classes surchargées en France et en Belgique, la vie chère en Italie, un cellulaire et une cantine au Québec. Et à chaque étape, le mouvement s’éloigne un peu plus de son point de départ. D’une revendication précise portée par des élèves identifiés, on passe à un appel anonyme sur un écran, puis, dans le pire des cas, à une opération de pillage déguisée en mobilisation.

La question pour nous, adultes, n’est pas de savoir si ces adolescents ont tort ou raison de vouloir se faire entendre. C’est de savoir ce qu’on leur offre comme espace pour le faire avant qu’un fil TikTok ne s’en charge.

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